Au milieu des années 1960, le synthétiseur reste une curiosité de studio de recherche, un meuble de câbles réservé à la musique expérimentale. Trois ans plus tard, un album le place en tête du classement classique du Billboard et le fait entrer dans des millions de foyers. Entre les deux, une compositrice, une productrice et un instrument encore balbutiant : Wendy Carlos, Rachel Elkind et le Moog modular.
Un disque de Bach joué sur une machine à brancher
Publié en octobre 1968 chez Columbia Records, Switched-On Bach est le premier album de Wendy Carlos, produit avec Rachel Elkind. On y entend des pièces de Jean-Sébastien Bach, interprétées par Carlos et Benjamin Folkman sur un synthétiseur Moog. L’idée semblait saugrenue : confier le contrepoint le plus rigoureux de l’histoire à un instrument électronique instable, incapable de jouer plus d’une note à la fois. Le résultat a convaincu le public classique comme les amateurs de musique électronique, et a durablement associé le nom de Moog au son du synthétiseur.
Le Moog, une boîte à tensions
Le synthétiseur Moog est un instrument modulaire inventé par l’ingénieur américain Robert Moog en 1964. Il se compose de modules séparés, oscillateurs commandés en tension, filtres, amplificateurs, générateurs d’enveloppe et de bruit, reliés entre eux par des cordons de patch. L’innovation décisive de Moog tient en deux mots : la commande en tension. Une tension pilote la hauteur, une autre l’ouverture du filtre, une troisième le volume, et c’est cette grammaire électrique qui rend l’instrument jouable et reproductible. Le principe relève de la synthèse soustractive, un son riche que l’on sculpte au filtre.

Mille heures, une note à la fois
Là se trouve la prouesse technique du disque. Le Moog de l’époque est monophonique : il ne produit qu’une seule note à la fois. Pour restituer la polyphonie de Bach, Carlos a donc enregistré chaque voix séparément, note après note, puis empilé les lignes sur un enregistreur huit pistes. Chaque superposition imposait de reprogrammer le son au patch et de réaccorder les oscillateurs, dont la justesse dérivait avec la température. Carlos estime avoir passé environ mille heures, étalées sur quelque cinq mois, à bâtir l’album de cette façon. La tenue d’accord devint une obsession, et nourrit les échanges avec Robert Moog sur les améliorations à apporter à l’instrument.
Ce travail d’orfèvre explique la précision du résultat. Chaque timbre a été choisi, chaque articulation posée à la main, loin de l’image d’une machine qui jouerait toute seule. Le dialogue en tensions entre les modules, aujourd’hui standardisé en CV et Gate, se faisait alors à la main, patch après patch.

Le choc de 1968
Le succès dépasse tout pronostic. Switched-On Bach grimpe jusqu’à la dixième place du Billboard 200, trône en tête du classement des albums classiques de 1969 à 1972, et dépasse le million d’exemplaires vendus en juin 1974. En 1986, il devient le deuxième album classique certifié disque de platine. Aux Grammy Awards de 1970, il remporte trois récompenses : meilleur album classique, meilleure interprétation classique en soliste et meilleur enregistrement classique. Pour un disque réalisé une note à la fois sur un prototype récalcitrant, le palmarès reste difficile à égaler.
Après que Wendy Carlos a révélé être une femme transgenre en 1979, les rééditions ont corrigé le crédit d’artiste pour refléter son nom, comme pour le reste de sa discographie.
Un héritage qui n’a jamais cessé
Le disque a lancé une vague. Les fabricants ont compris qu’un synthétiseur pouvait viser le grand public, et le Minimoog de 1970 a transformé l’armoire de modules en instrument de scène transportable. Cinquante ans plus tard, l’onde ne s’est pas calmée : on recrée ce son en logiciel comme avec le Martinic Prodigy, et en matériel abordable comme le Behringer D-Mini, miniature du Minimoog Model D. Tous descendent, de près ou de loin, de la boîte à tensions sur laquelle Wendy Carlos a passé mille heures à faire chanter Bach.