Sur une console, un « départ » (ou send) prélève une portion du signal d’une tranche pour l’envoyer ailleurs : vers un retour de scène, vers une réverbe, vers un enregistreur, vers une matrice. La seule vraie question, à chaque fois, c’est : ce prélèvement se fait-il avant ou après le fader de la voie ? Pré-fader ou post-fader. Ces deux mots paraissent anodins, et pourtant une case cochée au mauvais endroit, c’est un chanteur qui n’entend plus rien dès que vous baissez sa voix en façade, ou une réverbe qui enfle toute seule pendant le show. Mettons les choses au clair, une bonne fois.
Ce que « pré » et « post » veulent dire
Imaginez le trajet du signal dans une tranche : il entre, passe par le gain (le préampli), l’égaliseur, le traitement de dynamique, puis arrive au fader qui règle son niveau dans le mix principal. Un point de départ peut être prélevé à différents endroits de ce trajet.
- Départ pré-fader : le prélèvement se fait avant le fader. Le niveau envoyé ne dépend donc pas de la position du fader de façade. Vous pouvez descendre complètement la voix dans la salle, le départ pré-fader continue d’envoyer exactement le même niveau.
- Départ post-fader : le prélèvement se fait après le fader. Le niveau envoyé suit le fader : baissez la voix en façade, le départ baisse d’autant. Montez-la, le départ monte.
Tout le reste découle de cette distinction. Il n’y a pas de bon ou de mauvais choix dans l’absolu : il y a un choix qui correspond à l’usage du départ.
La règle de terrain : retours en pré, effets en post
Deux usages dominent la vie d’une console, et chacun appelle naturellement l’un des deux modes.
Les retours de scène se font en pré-fader
Un musicien veut s’entendre de façon stable, indépendamment de ce que vous faites en façade. Si le mix de retour était post-fader, chaque mouvement de votre fader de façade modifierait ce que le musicien entend : inacceptable. En pré-fader, le mix de scène vit sa vie, vous restez libre d’ajuster la façade sans toucher à la confiance de l’artiste. C’est la base de tout mix de retour, sur wedge comme sur in-ear.
Un détail compte ici : sur les consoles numériques, le départ pré-fader peut souvent être positionné avant ou après l’égaliseur et la dynamique de la voie (on parle de « pré-EQ » ou « post-EQ »). Pour un retour, on choisit en général post-EQ : le musicien profite d’un son déjà corrigé, sans les corrections parfois extrêmes réservées à la façade. À vous de trancher selon le plateau.
Les effets se font en post-fader
Quand vous envoyez une voix vers une réverbe ou un delay, vous voulez que la quantité d’effet suive le niveau de la voix. Si vous montez le chant dans un refrain, la réverbe doit monter proportionnellement ; si vous le coupez, l’effet doit disparaître avec lui. C’est exactement ce que fait un départ post-fader : le rapport son direct / effet reste constant quoi que vous fassiez du fader. En pré-fader, vous auriez une réverbe qui continue de sonner alors que la voix est baissée, ce qui est précisément le genre de fantôme sonore qui trahit un mix mal câblé. Nous détaillons ce point dans notre guide des effets en façade.
Les cas qui font réfléchir
La règle « retours en pré, effets en post » couvre 90 % des situations. Restent quelques cas où il faut poser la question consciemment.
- Un départ d’enregistrement ou de diffusion : souvent en pré-fader, pour capturer un niveau stable qui ne dépend pas des mouvements de façade. Mais si vous voulez enregistrer exactement le mix entendu dans la salle, passez-le en post-fader.
- Un « shout » ou un talkback vers la scène : pré-fader obligatoire, puisque la voie n’est de toute façon pas dans la façade.
- Un effet que vous voulez verrouiller à un niveau fixe (par exemple un delay rythmique qui doit rester présent même quand vous descendez un peu la voix) : là, un départ pré-fader peut se justifier, en connaissance de cause.
- Un sous-groupe de retours : si vous routez plusieurs départs vers un bus, vérifiez la nature de chaque départ avant de vous fier au niveau du bus.
Où trouver ce réglage, et comment le vérifier
Sur une console analogique, le choix pré/post se fait souvent par un petit poussoir au-dessus du potentiomètre de départ, ou n’existe pas (le départ est câblé d’usine en pré ou en post). Sur une console numérique, c’est un paramètre logiciel, réglable départ par départ, parfois globalement par bus : c’est à la fois plus souple et plus facile à oublier. Prenez l’habitude, en préparation, de passer en revue l’état pré/post de chaque bus d’aux. Sur une Yamaha QL5 comme sur la plupart des numériques récentes, l’affectation pré/post se visualise d’un coup d’oeil dans la page des départs, bus par bus.
Le meilleur moment pour verrouiller tout cela, c’est en préparation offline : vous définissez quels bus d’aux sont des retours (pré) et lesquels sont des effets (post) avant même d’arriver sur le plateau. Et pensez à l’articulation avec vos groupes et VCA et vos sorties matrix : un VCA agit sur le fader de voie, il influence donc les départs post-fader mais pas les départs pré-fader. C’est logique, mais ça surprend le jour où on l’oublie en plein show.
Mon avis
Pré ou post, ce n’est pas une subtilité d’ingénieur : c’est la frontière entre un retour qui tient et un retour qui bouge sous vos doigts. La bonne nouvelle, c’est que la logique est limpide une fois posée : on envoie en pré ce qui doit être indépendant de la façade, en post ce qui doit la suivre. Le vrai piège, sur les consoles numériques, c’est la souplesse elle-même : tout est reconfigurable, donc tout peut avoir été laissé dans un état inattendu par le patch précédent. Un coup d’oeil systématique sur l’état des bus en préparation, et vous vous épargnez la petite sueur froide du premier refrain.