Le Wall of Sound du Grateful Dead, 600 haut-parleurs et onze canaux séparés

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Imaginez une scène où toute la sonorisation se trouve derrière les musiciens. Pas d’enceintes de façade braquées sur le public depuis les côtés, pas de retours au sol : un seul mur, haut de plusieurs étages, qui envoie le son par-dessus la tête du groupe vers la salle, et sert en même temps de système d’écoute aux musiciens. Ce mur a existé. Le Grateful Dead l’a trimballé de mars à octobre 1974, et on l’appelait le Wall of Sound.

Une obsession, le son sans distorsion

L’idée vient d’Owsley « Bear » Stanley, ingénieur du son et figure de la contre-culture californienne. Son cahier des charges tenait en une exigence : un système sans distorsion, assez clair pour qu’on entende chaque corde. Avec Dan Healy et Mark Raizene côté groupe, et les ingénieurs d’Alembic Ron Wickersham, Rick Turner et John Curl, l’équipe conçoit à partir de 1972 une sonorisation taillée pour des publics qui atteignaient déjà 100 000 personnes. Le dessin que vous voyez ci-dessous est de la main de Wickersham lui-même.

Schéma du Wall of Sound du Grateful Dead dessiné par Ron Wickersham
Photo : Ron Wickersham, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Onze canaux, un instrument par colonne

Le principe fondateur est simple à énoncer, vertigineux à réaliser : un instrument, un canal, ses propres haut-parleurs. Le Wall of Sound réunissait six systèmes indépendants répartis sur onze canaux distincts. La voix, la guitare solo, la guitare rythmique et le piano disposaient chacun de leur canal et de leur colonne. La basse de Phil Lesh passait par un encodeur quadriphonique qui envoyait chacune des quatre cordes vers un canal et des enceintes séparés. Un canal supplémentaire portait la grosse caisse, deux autres la caisse claire, les toms et les cymbales. Comme chaque haut-parleur ne reproduisait qu’une seule source, la distorsion d’intermodulation, celle qui naît quand plusieurs signaux se mélangent dans un même ampli, disparaissait presque entièrement. Sans le nommer ainsi, les concepteurs venaient de bâtir le premier grand line array de l’histoire de la sonorisation.

Le mur qui s’écoutait lui-même

Placer toute la diffusion derrière le groupe réglait la question des retours : les musiciens entendaient exactement le son reçu par le public. Mais cela créait un risque de larsen majeur, les micros chantant droit dans les enceintes. La parade, inventée par Stanley et Alembic, reste l’une des plus élégantes jamais vues sur une scène. Chaque chanteur disposait de deux capsules statiques appariées, espacées de 60 mm et câblées en polarité inverse l’une de l’autre. Le chanteur visait le micro du haut ; celui du bas captait surtout l’ambiance, donc le son du mur. En sommant les deux signaux dans un ampli différentiel, le son commun aux deux capsules s’annulait, et seule la voix survivait.

ChanteurMicro du haut (voix + mur)Micro du bas, polarité inverse (mur seul)écart 60 mmLe mur sonore arrive également dans les deux capsulesAmpli différentiel(soustraction)Sortie : la voix seule, le mur est annulé
Le truc anti-larsen du Wall of Sound : la capsule du bas, câblée en polarité inverse, capte surtout le son du mur ; la soustraction des deux signaux annule ce son commun et ne laisse passer que la voix. Schéma : digital-mixing.com

Les chiffres d’un monstre

Les sources divergent sur la configuration exacte, car le Wall a évolué au fil des mois. Deux relevés font référence.

RelevéHaut-parleursAmplificationPuissance
Configuration A604 haut-parleurs89 amplis à transistors de 300 W, 3 amplis à lampes de 350 W26 400 W
Configuration B586 JBL + 54 tweeters Electro-Voice48 McIntosh MC-2300 de 600 W28 800 W RMS

Le système projetait un son exploitable jusqu’à 180 mètres, et restait audible à 400 mètres avant que le vent ne le dégrade. Le tout pesait environ 75 tonnes et demandait quatre semi-remorques et vingt-et-un techniciens. Pour tenir la cadence des tournées, deux à trois jeux complets d’échafaudage voyageaient en parallèle et se relayaient d’une salle à l’autre, le temps du montage et du démontage. L’historien du groupe Dennis McNally en a décrit l’organisation par le menu.

Trop grand pour durer

Une version rudimentaire avait été montrée dès le 9 février 1973 au Maples Pavilion de Stanford : tous les tweeters ont grillé dès le premier morceau. Il a fallu un an de plus pour que le système complet parte en tournée, le 23 mars 1974 au Cow Palace de Daly City, en Californie. Sept mois plus tard, le Wall of Sound était remisé. Le poids, le coût, la logistique démente avaient eu raison de lui. Mais son héritage a infusé toute la sonorisation moderne : la source ligne, la séparation des sources, l’écoute par le système principal. Quand vous choisissez aujourd’hui entre point source et line array, ou que vous passez une soirée à caler un système, vous marchez dans les traces de ce mur.

Mon avis

Le Wall of Sound n’avait aucune chance de devenir un standard : personne ne pouvait transporter 75 tonnes d’enceintes de ville en ville. C’est pourtant l’un des plus beaux ratages de l’histoire du métier. L’intuition de séparer les sources pour gagner en clarté était juste, l’astuce des micros différentiels était brillante, et l’idée de source ligne avait vingt ans d’avance. On a oublié le monstre, on a gardé les idées. Ça valait bien sept mois de folie.

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À propos de l’auteur

Après plus de 20 ans dans le son professionnel : régie live, direction technique de studio (Deep Forest, Pierre Jacquot), responsable marketing digital de Playback.fr. Témoin et acteur de la bascule analogique→numérique, je suis toute l'actualité audio et je la décrypte ici, sans langue de bois.