Hansa à Berlin et le son de Heroes, la grande salle qui chante avec Bowie

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Il y a des disques qui doivent autant à une salle qu’à un artiste. Heroes, deuxième volet de la trilogie berlinoise de David Bowie, a été enregistré à l’été 1977 au studio Hansa, surnommé « Hansa by the Wall » parce qu’il donnait, à une vingtaine de mètres près, sur le Mur de Berlin. La pièce maîtresse du lieu est le Meistersaal, une salle de musique de chambre bâtie en 1910, aujourd’hui connue sous le nom de Hansa Studio 2. Bowie en a fait la pièce principale de l’album, et c’est là que s’est jouée la prise de voix la plus commentée de sa carrière.

Aux manettes, le producteur Tony Visconti, épaulé par l’ingénieur maison Eduard Meyer et par Colin Thurston. Dans la pièce, Brian Eno pose ses nappes à l’EMS Synthi AKS et tire ses cartes « Oblique Strategies » pour débloquer les séances. Robert Fripp débarque pour une seule visite et pose en quelques heures la guitare du morceau-titre, construite sur un larsen contrôlé dont la hauteur dépend de sa distance à l’ampli. Mais le vrai tour de force se situe sur le chant.

Trois micros, trois distances, deux portes de bruit

Plutôt que de chercher la proximité et d’ajouter une réverbe artificielle au mixage, Visconti a voulu capter la salle elle-même. Il installe un premier micro tout près de Bowie, un deuxième à quelques mètres, et un troisième au fond du Meistersaal. Les deux micros éloignés passent par des portes de bruit dont le seuil est réglé de plus en plus haut : quand Bowie chante doucement, seul le micro de proximité travaille. Dès qu’il pousse, la deuxième porte s’ouvre et laisse entrer l’ambiance de la salle. Sur les montées du refrain, le troisième micro s’ouvre à son tour, et toute la réverbération naturelle du Meistersaal déferle dans la voix.

Bowie (voix)Micro 1, tout prèsMicro 2, à quelques mètresporte de bruitMicro 3, au fond de la salleporte de bruitLes portes de bruit s’ouvrent à mesure que le chant monte : la salle entre dans le mix sur les montées.

Le résultat tient dans une impression simple : la voix semble grandir avec le morceau, passer de l’intime au grandiose sans qu’on touche à un fader. Ce n’est pas un effet, c’est de l’acoustique mise en scène. Détail technique qui a son importance, Visconti ne disposait que d’une seule piste libre pour ce chant. Les trois micros ont donc été mélangés et renvoyés sur cette unique piste, les portes de bruit faisant le tri en temps réel pendant la prise.

Cette logique de seuil se retrouve aujourd’hui dans tous les studios, à ceci près qu’on l’emploie le plus souvent pour nettoyer plutôt que pour ouvrir une salle. Nos articles sur le noise gate et l’expandeur et sur la chaîne de voix au mixage détaillent les réglages modernes de cette même famille d’outils.

Pourquoi le Meistersaal sonne comme ça

La salle n’a rien d’un studio au sens habituel. C’est un grand volume de musique de chambre, plafond haut, parois dures, une réverbération longue et chaleureuse que peu de cabines savent imiter. Les studios des années 1970 cherchaient plutôt des pièces mates et contrôlées, Bowie et Visconti ont fait l’inverse et ont utilisé le défaut comme matière première. Le choix du micro compte évidemment, mais c’est la distance et le volume de la pièce qui portent le son, pas une boîte à réverbe.

La façade du Meistersaal, dans la Köthener Strasse à Berlin
Crédit : Photo : In3s, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Hansa n’a pas servi qu’à Bowie. Iggy Pop, Depeche Mode, Nick Cave ou U2 y ont enregistré, chacun venant chercher un peu de ce grain de grande salle. La démarche rappelle celle d’autres lieux pensés comme des instruments à part entière, à l’image du BBC Radiophonic Workshop de Maida Vale. Le point commun, c’est une pièce qu’on apprend à jouer plutôt qu’à neutraliser.

Pour qui veut comprendre le reste de la chaîne, le choix du micro de captation se lit dans notre guide des types de micros en studio. La technique de Visconti a été racontée en détail par le producteur lui-même, notamment dans la rubrique Classic Tracks de Mix.

Mon avis

La leçon de Heroes n’a pas pris une ride : avant de dégainer un plugin de réverbe, il faut regarder la pièce où l’on enregistre. Trois micros, deux portes de bruit, une grande salle, et une voix qui respire au rythme du morceau. On peut rejouer ce principe aujourd’hui avec un home-studio modeste, un couloir, un escalier, une église de quartier, pour peu qu’on accepte de laisser l’espace participer. C’est gratuit, c’est vivant, et aucune convolution ne remplace vraiment l’air qui circule entre un chanteur et un mur.

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À propos de l’auteur

Après plus de 20 ans dans le son professionnel : régie live, direction technique de studio (Deep Forest, Pierre Jacquot), responsable marketing digital de Playback.fr. Témoin et acteur de la bascule analogique→numérique, je suis toute l'actualité audio et je la décrypte ici, sans langue de bois.