Voilà une renaissance que peu voyaient venir. La Elektron Monomachine et la Machinedrum, deux machines cultes et longtemps hors de prix sur le marché de l’occasion, existent désormais en plugins gratuits et open-source. Le projet est porté par le développeur berlinois Joe Landers, à partir d’un fork de Gearmulator, le moteur d’émulation ouvert initié par The Usual Suspects. Les deux instruments tournent en VST3 et en application autonome, sur macOS (Apple Silicon et Intel) comme sur Windows.
Deux moteurs à part dans l’histoire d’Elektron
Pour qui a raté l’épisode, un rappel s’impose. La Monomachine (2004-2016) était un synthétiseur-séquenceur monophonique par voix, doté de moteurs numériques hétéroclites : un moteur à base de puce SID, un moteur FM inspiré des DX, un virtuel-analogique SuperWave et le moteur DigiPro. La Machinedrum, elle, était une boîte à rythmes-synthétiseur dont chaque piste pouvait basculer entre plusieurs familles de synthèse : TRX à la Roland, EFM en FM percussive, E12 en lecture d’échantillons et PI en modélisation physique. Deux machines qui ne sonnaient comme rien d’autre, et dont le grain sec et métallique a marqué toute une scène électronique.

L’émulation ne se contente pas de reproduire les sons : elle recrée les interfaces d’origine, le comportement des encodeurs, le fonctionnement en accords de touches et surtout les fameux parameter locks, cette signature Elektron qui permet de verrouiller une valeur différente par pas de séquence. C’est précisément ce qui fait le groove de ces machines, et notre article sur le séquenceur pas à pas explique pourquoi ce détail change tout. Côté Machinedrum, le moteur E12 renoue avec la lecture d’échantillons : de quoi relire notre explication de l’échantillonnage sous un autre angle.
Ce que ces plugins reproduisent vraiment
Techniquement, le travail est sérieux. Chaque instrument s’appuie sur une émulation des puces Motorola DSP56303 qui équipaient le matériel d’origine, à raison de deux DSP par machine. Les fonctions qui faisaient le sel de ces boîtes sont là :
- Envoi de fichiers SysEx, pour retrouver ses patterns et kits existants.
- Routage de l’audio de l’hôte vers l’entrée des machines, pour traiter un signal externe dans les effets ou l’échantillonneur.
- Sorties multiples en VST3, afin d’éclater les pistes vers plusieurs départs de la station.
Autrement dit, on ne parle pas d’un simple ré-échantillonnage de presets, mais d’une tentative de faire revivre le flux de travail complet. Pour ceux qui possèdent encore le hardware, l’idée d’un pont logiciel rappelle la logique d’ouverture d’Elektron avec l’Outbox 8, qui multiplie les sorties des machines physiques.
Gratuit et ouvert, mais encore en alpha
Deux réserves, à énoncer clairement. D’abord, le projet exige les fichiers ROM d’origine pour fonctionner : sans le firmware des machines, pas de son. C’est la contrepartie classique d’une émulation fidèle plutôt que d’une réécriture depuis zéro, et cela pose une question de légalité selon la manière dont on se procure ces ROM. Ensuite, le développeur ne cache pas que l’ensemble est en alpha précoce : la consommation processeur est élevée, surtout sur les machines plus anciennes. Bonne nouvelle, d’autres contributeurs ont rejoint le chantier, ce qui laisse espérer des optimisations. Les binaires sont distribués gratuitement sur le dépôt GitHub du projet gearmulator-md-mm.
Mon avis
Difficile de ne pas sourire en voyant ces deux-là ressusciter sans débourser un centime. La Machinedrum reste une des boîtes à rythmes les plus caractérielles jamais construites, et la Monomachine un ovni qu’aucun plugin « moderne » n’a vraiment remplacé. La dépendance aux ROM et le statut alpha invitent à la patience : ce n’est pas encore l’outil qu’on ouvre en session sous pression. Mais pour explorer un grain introuvable ailleurs, ou faire revivre de vieux patterns SysEx, l’affaire est belle. Reste à voir si Elektron laissera prospérer un projet qui rend ses classiques accessibles à tous.