On investit dans un micro reference, un preampli qui a du grain, une paire d’enceintes qui coute le prix d’une voiture d’occasion. Puis on pose tout cela dans une piece rectangulaire aux murs nus, et l’on s’etonne que les mixages ne tiennent pas d’un systeme d’ecoute a l’autre. La verite est inconfortable : dans un studio, le maillon le plus important n’est ni le micro ni l’enceinte, c’est la piece. Elle colore tout ce que vous entendez, et un mauvais traitement acoustique vous fait prendre des decisions de mixage sur une image faussee.
Bonne nouvelle : contrairement a l’electronique, l’acoustique repose sur des principes physiques simples et stables. Les comprendre vous evitera de depenser au hasard, ou de confondre traitement acoustique et isolation phonique, qui sont deux problemes distincts.
Traiter n’est pas isoler
Premiere clarification, parce que la confusion coute cher : isoler, c’est empecher le son d’entrer ou de sortir de la piece ; traiter, c’est controler le comportement du son a l’interieur. Coller des mousses sur un mur n’empechera pas votre voisin de vous entendre ; poser une porte lourde et desolidariser une cloison n’ameliorera pas votre point d’ecoute. Cet article parle de traitement : ce qui se passe entre vos enceintes et vos oreilles, une fois le son emis dans la piece.
Le vrai ennemi : les premieres reflexions
Quand une enceinte emet, une partie du son vous parvient en direct, et une autre rebondit d’abord sur les murs, le plafond et le bureau avant de vous atteindre, avec un tres leger retard. Ces premieres reflexions se melangent au son direct et brouillent l’image : l’aigu se disperse, la stereo devient floue, la position precise des instruments se dilue. C’est le premier probleme a regler, et le plus rentable.
La methode est connue et ne coute presque rien a mettre en oeuvre : reperez les points de reflexion sur les murs lateraux, au plafond et sur le bureau (l’astuce du miroir, un ami deplace un miroir le long du mur jusqu’a ce que vous y voyiez une enceinte depuis votre position d’ecoute), et placez la un panneau absorbant. Traiter ces quelques points fait plus pour la clarte d’un mixage que n’importe quel changement de cable. Cela suppose aussi un point d’ecoute correct : enceintes et tete formant un triangle equilateral, tweeters a hauteur d’oreilles, symetrie gauche-droite respectee. Sans cette base, le meilleur traitement ne rattrapera rien, et c’est aussi la que se joue le reste de votre chaine de gain.
Les basses : le probleme qu’on n’entend pas
Les aigus se traitent facilement ; les graves sont une autre histoire. Une piece se comporte comme un instrument : elle possede des frequences de resonance, les modes propres, determinees par ses dimensions. A certaines frequences graves, les ondes se renforcent (le grave devient enorme a un endroit) ; a d’autres, elles s’annulent (le grave disparait quelques dizaines de centimetres plus loin). C’est pourquoi une basse peut sembler parfaite a l’ecoute et boudinee sur une autre installation : votre piece vous a menti dans le bas du spectre.
On corrige cela avec des bass traps, des absorbeurs epais ou accordes places la ou l’energie grave s’accumule : d’abord les angles verticaux de la piece, ou les trois surfaces se rencontrent, puis les jonctions mur-plafond. Ce sont les elements les plus encombrants et les plus decisifs d’un traitement serieux. Un studio qui neglige ses angles laisse le grave hors de controle, et aucune correction ne rattrapera completement un mode de piece mal dompte.
Absorption ou diffusion ?
Deux familles de traitement repondent a deux besoins differents. L’absorption transforme l’energie sonore en une infime chaleur : elle retire de l’energie a la piece, calme les reflexions et les resonances. La diffusion, elle, ne supprime pas le son : elle le disperse dans plusieurs directions, cassant les reflexions trop nettes tout en gardant une piece vivante et naturelle.
| Absorption | Diffusion | |
|---|---|---|
| Ce qu’elle fait | retire de l’energie | disperse l’energie |
| Effet sur la piece | plus mate, plus mais e | plus vivante, plus enveloppante |
| Ou l’utiliser | premieres reflexions, angles (graves) | mur arriere, grandes surfaces reflechissantes |
| Piege classique | tout absorber, piece morte | diffuser trop pres du point d’ecoute |
L’erreur la plus repandue en home studio est de tout absorber. On tapisse la piece de mousse, on tue les reflexions… et l’on obtient un espace mort, fatigant, ou l’on n’a plus aucun repere naturel. Une piece de travail doit garder un peu de vie. La regle de bon sens : absorber la ou les reflexions nuisent (premieres reflexions, graves dans les angles), et laisser respirer le reste, quitte a diffuser sur le mur arriere plutot qu’a l’etouffer.
Par ou commencer, avec un budget reel
Inutile de traiter toute la piece d’un coup. L’ordre de priorite, du plus rentable au plus fin, est presque toujours le meme :
- Corriger d’abord le point d’ecoute et la symetrie : c’est gratuit et decisif.
- Traiter les premieres reflexions laterales et au plafond avec des panneaux absorbants.
- Attaquer les graves par des bass traps dans les angles verticaux.
- Completer par un traitement du mur arriere, absorption ou diffusion selon la taille de la piece.
- Verifier a l’oreille, et seulement ensuite envisager une correction electronique.
Ce dernier point merite une nuance. Les systemes de correction acoustique, qui mesurent la reponse de la piece au point d’ecoute et appliquent une correction, ont fait d’enormes progres et rendent de vrais services, notamment sur les residus de modes graves. Des solutions materielles comme celles que nous evoquions a propos de la correction acoustique integree aux interfaces d’ecoute visent precisement les mixages faits dans des pieces imparfaites. Mais une correction ne remplace pas le traitement : elle intervient apres, sur ce que l’acoustique physique n’a pas pu regler. Corriger une piece non traitee, c’est demander a un egaliseur de reparer ce qui releve de la structure.
Mon parti pris
J’ai eu la chance de travailler dans des studios ou l’acoustique avait ete pensee des les murs, avec des ecoutes de tres haut niveau. La lecon que j’en tire est constante : une paire d’enceintes d’exception dans une piece mediocre sonne moins bien qu’une paire honnete dans une piece traitee. On depense volontiers pour ce qui se voit et se branche ; on rechigne a investir dans des panneaux qui ne s’affichent pas dans le rack. C’est une erreur de hierarchie. Je suis le premier a dire que le cablage releve souvent de la lubie, que Mogami ou Canare suffisent et que le vrai sujet, ce sont les soudures ; mais l’acoustique, elle, n’a rien d’une lubie. C’est le seul investissement qui ameliore chaque decision que vous prenez ensuite, du choix d’un coup d’egaliseur jusqu’a la validation d’un master. Traitez la piece d’abord. Le reste suivra.