Le routage et les bus audio sont le cœur d’une console numérique : ils déterminent où va votre signal, comment il est traité et ce qui sort vers la façade, les retours de scène, les effets ou le broadcast. Voici un guide clair et opérationnel pour maîtriser le “routage console”, choisir le bon “bus audio” et tirer parti de la “matrice de mixage”.
Le mot routage a tendance à faire peur : menus, pages, matrices, options “pre” et “post”, bus qui s’empilent… En réalité, tout devient simple dès lors qu’on visualise le trajet du signal et qu’on nomme chaque étape. L’objectif de cet article est double : démystifier le routage d’une console numérique et schématiser les flux types pour que vous puissiez configurer en quelques minutes vos envois vers la façade (LR), les monitors, les effets (FX) ou un mix broadcast. Nous allons expliciter les termes clés (bus, auxiliaire, groupe, matrice de mixage), fixer de bonnes habitudes de gain staging et fournir des checklists reproductibles en live, en studio et en broadcast.

Qu’est-ce qu’un bus audio ?
Un bus audio est un chemin commun où l’on additionne plusieurs signaux pour les traiter ensemble et/ou les envoyer vers une ou plusieurs destinations. La métaphore la plus parlante : l’autoroute du son. Chaque canal (voix, guitare, micro invité, piste playback) est une voiture qui rejoint une autoroute (le bus) pour arriver à une destination (sortie physique ou virtuelle). Cette addition est mathématique : on somme des signaux à un point donné du parcours (tap point), puis on applique si besoin EQ, compression, limiteur, delay, avant de diriger la sortie du bus vers la/les sorties.
La console propose plusieurs “autoroutes”, chacune pour un usage spécifique. Comprendre ces typologies aide à faire les bons choix de routage console :
- Bus Master (Main L/R ou L/C/R) : la sortie principale façade/PA. La plupart des canaux y sont envoyés, directement ou via des groupes. C’est votre référence tonale et dynamique pour la salle.
- Bus Auxiliaires (AUX / Mix / Monitor) : des chemins indépendants pour créer des mixes séparés : retours de scène, in-ears, envois vers effets, enregistrement, streaming, intercom, sidefills, wedges, etc. Un AUX peut être mono ou stéréo selon la configuration.
- Submix / Groupes (Groupe, DCA/VCA pour contrôle) : regrouper des familles (batterie, chœurs, orchestre) pour traiter ou piloter l’ensemble avec un seul fader. Un Groupe transporte l’audio (on peut y insérer EQ/comp) ; un VCA/DCA ne transporte pas l’audio mais contrôle les faders des canaux assignés, sans changer la topologie.
- Matrix (Matrice de mixage) : un ou plusieurs mixes de mixes. On additionne par exemple LR + sous-basse + annonce + talkback pour créer un envoi spécifique (balcon, foyer, delay line, enregistrement, broadcast), avec son propre traitement et son propre niveau, indépendants du LR.
Deux notions essentielles conditionnent l’usage des bus : pre/post (le point de prélèvement par rapport au fader du canal) et stéréo/mono. En pre-fader, la variation du fader FOH ne modifie pas le mix moniteur (idéal pour les musiciens) ; en post-fader, elle suit vos balances FOH (idéal pour les effets temporels comme réverbe et délai). En stéréo, le pan du canal influe sur la place perçue ; en mono, on privilégie l’intelligibilité et la robustesse.

Le routage expliqué simplement
Visualisez le flux comme une chaîne logique : Entrées → Canaux → Bus → Sorties. Chaque maillon a un rôle précis et des réglages dédiés :
- Entrées : micros, DI, instruments, lecteurs. Elles arrivent sur des préamplis (réglage de gain, activation de l’alimentation fantôme si nécessaire), puis sont converties en numérique. Une bonne pratique est de viser un niveau de crête autour de -12 à -6 dBFS, avec un niveau moyen proche de -18 dBFS, pour préserver la marge dynamique.
- Canaux : correction (HPF pour nettoyer le bas, EQ pour sculpter), dynamique (gate pour l’hygiène, compresseur pour stabiliser), délai si besoin (alignement temporel ou effet). Le canal distribue ensuite son signal vers différents bus selon vos besoins (AUX, Groupes, LR).
- Bus : additionnent plusieurs canaux. Un bus peut être pré-fader (indépendant du niveau FOH) ou post-fader (suit vos balances FOH). Les groupes permettent un traitement commun de familles ; les matrices agrègent des bus pour alimenter des zones ou des destinations spécifiques, chacune avec son EQ et son limiteur.
- Sorties : physiques (XLR, jack, AES/EBU), réseau (Dante, AVB, AES50) ou virtuelles (USB, carte d’enregistrement). Vous “patchez” un bus (ou une matrix) vers une ou plusieurs sorties. Le patch associe un flux interne (bus, direct out) à un connecteur réel ou virtuel.
Clé de lecture : on évite d’envoyer un canal directement vers une sortie (sauf cas particuliers comme un direct out d’enregistrement). On passe par un bus, parfois un groupe, puis une matrice, et enfin une sortie. Cette hiérarchie garde le mix prévisible et facilite le dépannage.
Point souvent négligé : le tap point (pré-EQ, post-EQ, pré-fader, post-fader, post-on). Choisir correctement le point de prélèvement garantit que le bus reçoit exactement ce que vous souhaitez (par exemple, envoyer aux in-ears le signal post-EQ mais pré-fader pour bénéficier de la correction sans subir les mouvements de façade).

Configurer le routage sur une console numérique
Chaque marque a sa terminologie, mais la logique demeure identique. Voici des repères concrets pour trois consoles très répandues : Behringer/Midas X32, Allen & Heath SQ et Yamaha TF. Les intitulés ci-dessous sont génériques et peuvent légèrement varier selon les versions logicielles.
Exemple 1 : Behringer/Midas X32 (et dérivés)
- Envoi vers moniteurs (AUX/Mix) : appuyez sur Sends on Fader, sélectionnez le bus moniteur voulu (Mix Bus 1 par ex.). Montez les faders des canaux à envoyer. Choisissez Pre-Fader pour un mix indépendant du FOH, ou Post-Fader si vous voulez que la balance FOH impacte les retours. Pensez à lier deux bus pour créer un bus stéréo d’in-ears (link), puis ajustez les panoramiques des canaux.
- Envoi vers FX : utilisez un bus dédié (par ex. Bus 13–16) patché vers un slot d’effet interne. Envoyez vos canaux vers ce bus en post-fader (standard pour réverbe). Reprenez le retour d’effet sur des canaux “FX Return” et évitez d’envoyer ces retours au même bus d’envoi pour ne pas créer de boucle.
- Envoi broadcast : créez un ou deux bus stéréo dédiés (ex. Bus 9–10) en post-fader mais avec un traitement propre (EQ plus doux, compression plus lente). Routez ce bus vers une Matrix si vous devez additionner d’autres sources (ambiance salle, annonces), puis patchez la matrix vers la sortie (carte USB, XLR, AES50).
- Patch des sorties : dans la page “Routing”, assignez chaque Bus/Matrix vers les XLR Out, l’USB Out, l’AES50, etc. Vérifiez les banques (Out 1–8, 9–16) et les points de prise (pre/post processing). Conservez 6 dB de marge sur vos bus et matrices pour éviter le clipping en cascade.
Exemple 2 : Allen & Heath SQ
- Mixes moniteurs : passez un canal en mode Mix (bouton “Mix” d’un bus). Les faders deviennent les niveaux d’envoi vers ce bus. Définissez pre/post dans le menu du bus. Chaque Mix peut être mono ou stéréo ; pour des in-ears, privilégiez le stéréo et gérez les panoramiques au niveau des canaux.
- Effets : patcher un bus vers un FX Send, charger une réverbe/délai et reprendre le retour sur FX Return (stéréo). Post-fader conseillé pour conserver la cohérence musicale quand on baisse un instrument dans le LR.
- Broadcast/Record : utilisez un Group ou un Mix stéréo dédié, puis routez-le vers l’USB/Carte et/ou la Matrix. La page I/O gère le patch visuellement (Local, SLink, USB, I/O Cartes). Astuce : gardez un HPF plus haut (60–80 Hz) sur le bus broadcast pour limiter les rumbles.
Exemple 3 : Yamaha TF
- Aux/Monitor : sélectionnez le bus AUX puis “Sends on Fader”. Les Mix Sends se règlent canal par canal. Choisissez pre/post dans la configuration du bus. Nommez les mixes par musicien (Chanteur IEM, Batteur Wedge) pour gagner en clarté.
- FX : envoyez vers les FX internes (REV, DELAY). Le retour se fait sur des canaux stéréo dédiés. Post-fader dans la majorité des cas. Ajustez le pre-delay de la réverbe pour ne pas gêner l’articulation des voix.
- Matrix : additionnez LR et d’autres bus pour alimenter des zones (balcon, foyer) ou un feed streaming. Patch final dans la page “Output Routing”. Conservez des limiteurs doux sur chaque matrix de zone pour éviter tout dépassement accidentel.
Règle d’or : nommez vos bus (In-ears Chanteur, FX Reverb Vox, Broadcast, Sub-basse, Foyer) et colorez-les. Vous éviterez la plupart des erreurs en live et gagnerez en vitesse. Documentez votre plan de patch et conservez-le dans votre dossier de tournée.

Bus stéréo, mono, groupe, matrix : différences et usages
Choisir le bon type de bus conditionne vos opérations de mixage, de monitoring et de diffusion. Le tableau ci-dessous résume les cas d’usage et les précautions. Gardez en tête que “stéréo vs mono” n’est pas une question de qualité, mais d’objectif : stabilité et punch en mono, image et espace en stéréo.
| Type de bus | Caractéristiques | Usages typiques | Pre/Post | Remarques |
|---|---|---|---|---|
| Mono | Un seul canal de sortie | Retour wedge, envoi sub-mono, talkback | Souvent pre pour monitors | Simple, économe en ressources ; robuste en conditions difficiles |
| Stéréo | Deux canaux appairés L/R | In-ears, FX stéréo, mix broadcast | Pre pour in-ears, Post pour FX | Le pan des canaux façonne l’image ; attention à la compatibilité mono |
| Groupe | Somme audio de plusieurs canaux | Batterie, chœurs, cuivres | Post par nature (après canal) | Permet EQ/comp “glue” ; évitez le double acheminement vers LR |
| VCA/DCA | Contrôle de faders, pas d’audio | Pilotage global niveaux | N/A | Idéal pour silences instantanés et transitions sans modifier la topologie |
| Matrix | Mix de bus (LR, groupes, AUX) | Zones (balcon, foyer), delay lines, streaming | Selon source | Traitement et volume dédiés par zone ; point d’où l’on “alimente” l’extérieur |
- Moniteurs : bus mono pour wedges ; bus stéréo pour in-ears (pan important pour “ouvrir” le mix du musicien et réduire le niveau global nécessaire).
- Effets : bus stéréo dédiés en post-fader vers réverbe/délai, retours sur canaux “FX Return”. Filtrez sous 120 Hz sur le retour pour garder la clarté.
- Groupes : appliquez EQ/comp/glue à une famille (ex. batterie), puis envoyez le groupe vers LR. La compression de bus apporte cohésion ; évitez une réduction de gain excessive qui écraserait la dynamique.
- Matrix : créez des déclinaisons de votre mix pour zones/streams avec leur propre limiteur/EQ. Ajoutez un léger tilt EQ pour compenser l’acoustique d’un foyer ou d’un balcon.

Erreurs de routage courantes à éviter
Boucles et doubles envois
- Groupe + Canal vers LR : si un canal part à la fois vers le Groupe (lui-même routé LR) et vers LR en direct, vous additionnez deux fois le même signal (risque de +6 dB). Solution : envoyez le canal uniquement au Groupe, et routez le Groupe vers LR. Vérifiez aussi la phase si des traitements différents sont appliqués.
- FX renvoyé vers son propre Send : crée une boucle d’effet et un emballement. Solution : vérifiez que l’FX Return n’est pas envoyé au bus FX correspondant et placez les retours en “solo safe”.
- Matrix alimentée par LR + Groupe déjà dans LR : double comptage. Solution : définissez précisément ce qui nourrit la Matrix (par ex. LR seul, ou Groupes spécifiques non routés LR) pour éviter la redondance.
Saturation invisible
- Clip en amont : un préampli qui clippe restera saturé même si vous baissez le fader. Solution : surveillez les PFL au niveau des entrées et ajustez les gains ; visez -12 à -6 dBFS en crête.
- Empilement de gains : envois trop élevés vers bus, puis bus trop fort vers Matrix. Solution : adoptez un gain staging cohérent : entrées propres, faders proches de 0 dB, bus/Matrix laissant de la marge. Placez les limiteurs de protection sur les matrices alimentant des zones publiques.
Astuces pour vérifier son flux audio
- Solo PFL/AFL : PFL pour vérifier l’entrée avant fader ; AFL pour écouter la somme d’un bus avec ses traitements. Utilisez les deux pour remonter une fuite de signal.
- Oscillateur/Test tone : envoyez un 1 kHz à -18 dBFS vers LR, bus et Matrix pour vérifier que les niveaux sont cohérents jusqu’aux sorties physiques. Testez aussi un bruit rose pour vérifier les EQ de zone.
- RTA/Mètre de bus : un bus silencieux qui affiche du niveau trahit souvent un renvoi d’FX ou une source oubliée. Mettez temporairement à zéro les envois pour isoler le coupable.
- Nommer & colorer systématiquement canaux et bus : la lisibilité évite les erreurs en situation. Utilisez des conventions (01 Kick, 02 Snare, BUS 1 Vox IEM, etc.).
- Plan de patch : consignez sur une page le mapping Entrée → Canal → Bus → Matrix → Sortie. C’est votre anti-bug et votre atout de passation pour d’autres techniciens.
Conclusion
Maîtriser le routage et les bus audio d’une console numérique, c’est reprendre le contrôle de la clarté, de la dynamique et de la diffusion de votre mix. En visualisant le chemin Entrée → Canal → Bus → Matrix → Sortie, en choisissant le bon type de bus pour chaque besoin (monitors, FX, groupes, zones) et en gardant une discipline de gain staging, vous obtenez un mix propre, prévisible et facile à dupliquer d’un plateau à l’autre. Cette méthode réduit les aléas, accélère les balances et fiabilise votre chaîne jusqu’aux sorties réseau ou USB.
Pour aller plus loin sur le pilotage global des niveaux sans toucher à l’audio, consultez notre guide VCA en audio.
final.FAQ
Quelle différence entre bus et auxiliaire ?
Bus est un terme générique pour tout chemin de somme. Un auxiliaire (AUX, Mix) est un type de bus dédié à créer un mix indépendant (retours, in-ears, FX, enregistrement). Tous les AUX sont des bus, mais tous les bus ne sont pas des AUX : un Groupe est aussi un bus (avec audio additionné et traitement commun), et une Matrix est un bus qui additionne d’autres bus pour alimenter des zones. Retenez : auxiliaire = mix parallèle, groupe = somme pour traitement commun, matrix = mix de bus vers des sorties cibles.
Comment router un signal sur une console numérique ?
Suivez la chaîne : 1) Branchez l’entrée et réglez le gain. 2) Traitez le canal (HPF, EQ, comp). 3) Envoyez ce canal vers le(s) bus requis (AUX/Monitors, FX, Groupe, LR) en choisissant le tap point (pré/post) adapté. 4) Si besoin, agrégez via une Matrix pour créer un mix de zone/broadcast. 5) Patchez le bus ou la Matrix vers la sortie physique/USB/réseau. Vérifiez les niveaux avec PFL/AFL et un test tone avant le show.
Qu’est-ce qu’une matrice de mixage ?
Une matrice de mixage est un bus qui additionne des bus (LR, Groupes, AUX) pour créer des mixes dérivés avec leur propre EQ, dynamique et niveau. On l’utilise pour alimenter des zones (balcon, foyer), des delay lines, un enregistrement ou un feed broadcast, sans toucher à l’équilibre principal de la salle. C’est le point de distribution “propre” de votre système, où l’on adapte le mix à chaque destination.
Récapitulatif pratique
- Moniteurs : AUX en pre-fader (mono pour wedges, stéréo pour in-ears) ; exploitez le pan pour aérer le mix IEM et réduire le volume perçu.
- FX : AUX dédiés en post-fader, retours sur canaux stéréo ; filtrez le bas sur le retour et évitez tout renvoi du retour vers son bus d’envoi.
- Groupes : traitement commun d’une famille, routez le groupe vers LR (évitez double-route canal→LR + groupe→LR) ; préférez le VCA/DCA quand vous ne souhaitez pas re-traiter l’audio.
- Matrix : déclinaisons du mix (zones, streaming) avec traitement et limiteur dédiés ; adaptez l’EQ par destination (balcon, foyer, enregistrement) sans perturber le LR.
- Gain staging : entrées propres, faders proches de 0 dB, marge sur bus et matrices ; visez ~-18 dBFS de niveau moyen et gardez 6 dB de réserve.
- Contrôle : PFL/AFL, oscillateur, RTA, plan de patch à jour ; nommez et colorez tout pour un routage console lisible et transmissible.