Quand on relie une console à ses convertisseurs, un car-régie à un plateau ou un studio à une salle de machines, une question revient : comment transporter des dizaines de canaux sans tirer un multipaire gros comme le bras ? Depuis le début des années 1990, une réponse domine en broadcast comme en live : le MADI. Normalisé sous le nom d’AES10, il fait passer jusqu’à 64 canaux audionumériques sur un unique câble. Trente ans plus tard, il est partout, et l’audio-sur-IP ne l’a pas tué.
Qu’est-ce que le MADI ?
MADI signifie Multichannel Audio Digital Interface. C’est un format de transport point à point, unidirectionnel : un câble porte le flux dans un sens, un second pour le retour. Sur un lien, il achemine jusqu’à 64 canaux à 48 ou 44,1 kHz, 32 canaux à 96 kHz, et 16 à 192 kHz. Les modes historiques à 56 canaux existent encore pour la compatibilité.
Contrairement à un réseau, le MADI ne s’adresse pas : il n’y a ni adresse IP, ni commutateur, ni table de routage. Vous branchez une sortie MADI sur une entrée MADI, et les 64 canaux sont là, dans l’ordre, en permanence. Cette simplicité est précisément ce qui fait sa fiabilité légendaire en situation de direct.

Pourquoi un seul câble change tout
Avant le MADI, relier 64 voies entre deux points imposait un multipaire analogique lourd, coûteux, sensible aux parasites et aux boucles de masse. Un seul câble coaxial, ou une fibre, remplace tout cela — et comme le signal est numérique, la longueur n’altère pas le son. Le gain n’est pas que pratique : moins de connectique, c’est moins de points de panne, argument décisif quand l’antenne ne peut pas attendre.
La latence, elle, est minuscule et déterministe : le MADI transporte un flux continu à cadence fixe, sans la variabilité qu’introduit parfois un réseau partagé. Pour un mélange en direct, cette prévisibilité vaut de l’or.
MADI ou audio-sur-IP ?
La question se pose forcément aujourd’hui. Les protocoles d’audio-sur-IP comme Dante, AES67 ou SMPTE ST 2110 offrent un routage souple : n’importe quelle source vers n’importe quelle destination, sur une infrastructure réseau mutualisée. Le MADI, lui, est figé : point à point, 64 canaux, dans l’ordre. Là où l’IP brille par la flexibilité, le MADI brille par la simplicité et la robustesse — pas de configuration, pas de VLAN, pas de QoS à régler.
Dans les faits, les deux mondes cohabitent. D’innombrables équipements font le pont : une carte MADI dans une console, un convertisseur MADI vers Dante, un stagebox qui parle les deux. Le MADI reste souvent le lien court et sûr entre une console et sa périphérie, tandis que l’IP tisse le réseau à l’échelle du bâtiment.
L’horloge, le vrai point d’attention
Comme tout l’audionumérique, le MADI exige une horloge commune. Le flux MADI peut servir de référence d’horloge à l’appareil récepteur, ce qui suffit pour une liaison simple. Mais dès qu’une installation mélange plusieurs liens et plusieurs protocoles, on distribue une horloge maître — word clock, ou PTP sur la partie IP. Nous avons consacré un article entier à ce sujet, car la synchronisation fait tout : un jitter mal maîtrisé s’entend, et des horloges qui dérivent provoquent des clics.
Où rencontre-t-on le MADI ?
Partout où il faut beaucoup de voies entre deux points. Côté consoles, il équipe les grandes surfaces de broadcast et de live : la Calrec Argo, la Lawo mc²96 ou encore les DiGiCo de la série Quantum l’utilisent couramment en parallèle de l’IP. Côté périphérie, on le trouve dans les stageboxes et les plateformes d’entrées-sorties modulaires, comme le Calrec Apex M6 ou le Lawo Edge One, qui relient justement MADI et réseaux IP. En production télé, il côtoie l’audio embarqué dans le SDI, l’autre grand transport multicanal du secteur.

Coaxial ou optique ?
Le MADI existe en deux supports physiques. Le coaxial, sur connecteur BNC 75 ohms, convient aux liaisons jusqu’à une centaine de mètres : simple, économique, c’est le format le plus courant en studio et en régie. L’optique, sur fibre, s’impose dès qu’il faut couvrir de longues distances, isoler électriquement deux bâtiments ou traverser un site entier sans se soucier des boucles de masse. Beaucoup d’appareils proposent les deux et convertissent de l’un à l’autre.
Mon avis
Le MADI aurait dû disparaître avec l’arrivée de l’audio-sur-IP. Il n’en est rien, et c’est mérité. Quand une liaison doit juste marcher, tout le temps, sans qu’un technicien réseau veille dessus, 64 canaux sur un coax restent imbattables de tranquillité. L’IP a gagné la bataille du routage à l’échelle d’un bâtiment, mais pour le lien court entre une console et ses convertisseurs, le vieux MADI garde une longueur d’avance en fiabilité. Un bon système moderne, souvent, ne choisit pas : il utilise les deux, chacun là où il excelle.